CoBrA :
Naissance de CoBrA
La seconde guerre mondiale laisse derrière elle beaucoup de misère et de désolation, mais elle libère « un souffle et une volonté de liberté et de créer » chez de très nombreux artistes, me confiait J. Noiret dans une entrevue organisée lors des célébrations des 60 ans de CoBrA. Dans ce climat de liberté retrouvée, et en opposition au Surréalisme d’A. Breton trop théorisant et « intellectualiste », le peintre Asger Jorn du Groupe Expérimental Danois, les peintres Karel Appel, Guillaume Corneille van Beverloo et Constant Nieuwenhuys du Groupe Expérimental Hollandais, et les poètes Christian Dotremont et Joseph Noiret du Groupe surréaliste-révolutionnaire en Belgique cosignent Le 8 novembre 1948 un texte rédigé par A. Jorn et C. Dotremont. Ce manifeste intitulé "La cause était entendue", fait ironiquement référence au manifeste du mouvement Surréaliste intitulé "La cause est entendue". Ce groupe de jeunes artistes veut ébranler le mythe de l’artiste « supra-homme», ainsi que les règles rigides classiques de l’Art que défendent les institutions. Pour eux, tout Homme est artiste. Ils se refusent à l’idée que l’Art reste « une activité stérile et dogmatique ». Ils souhaitent développer un Art libéré des théories, basé sur l’instinct et les pratiques populaires, et arriver à une participation de tous à la création. CoBrA est né.
Le nom du mouvement CoBrA est l'acronyme de "Copenhague, Bruxelles,
Amsterdam" du nom des villes dont sont originaires les membres fondateurs. Ils expriment de par ce choix leur volonté internationaliste. En 1949, une année après l’acte fondateur du groupe, Christian Dotremont, qui est le grand organisateur de CoBrA, décidera d’ailleurs d’ajouter à CoBrA l’ I.A.E,
l’« Internationale des artistes expérimentaux », pour renforcer cette volonté de diversité et d’ouverture, et leur désir d’intégrer au groupe des artistes venus de cultures et d’horizons divers. CoBrA s’oppose ainsi également au rôle culturel dominant de Paris de l’époque. Ignorés d’abord, la multiplication d’expositions et de publications des artistes CoBrA leur vaudra très vite des réactions hostiles : "On nous a traité d'anarchistes, de conspirateurs, de bolcheviks, de communistes (...)...mais notre combat était un combat artistique".(Corneille)
Le mot d'ordre est donné: ne pas avoir de mot d’ordre! Les artistes CoBrA veulent sortir des sentiers battus et expérimenter. La volonté de CoBrA est de mettre la pratique artistique à la portée de tous et de faire resurgir des cultures authentiques apparemment disparues. L’art traditionnel et folklorique, et plus particulièrement les contes et légendes nordiques, les inspireront beaucoup. La création artistique n’est pas une activité réservée à une élite mais une pratique pour tous. Très engagés politiquement, Les artistes de CoBrA rompent également avec les communistes qui optent pour le réalisme socialiste.
« Nous avons pu constater, nous, que nos façons de vivre, de travailler, de sentir étaient communes ; nous nous entendons sur le plan pratique et nous refusons de nous embrigader dans une unité théorique artificielle. Nous travaillons ensemble, nous travaillerons ensemble. » (La cause était entendue, CoBrA).
Sur un plan artistique, CoBrA s’oppose également d’un côté à l'abstraction géométrique, qui n’a pour eux aucun lien avec le réel et l’humain, et de l’autre à la figuration, qu’ils trouvent trop dirigée vers l’esthétique et l’intellectualisme. Ils remettent ainsi cause la notion de « Beauté » dans l’œuvre d’art, favorisant l’intention, le jet instinctif et l’expérimentation plutôt que la recherche technique d’une forme esthétique parfaite. L’art doit être spontané et expérimental, comme l’art des enfants et des aliénés mentaux.
CoBrA et l’expérimentation
Les artistes de CoBrA souhaitent découvrir et explorer des terrains
qui leur sont inconnus, repousser les frontières traditionnelles
de la création artistique. Leurs activités d’expérimentations
et leurs expériences collectives formeront le
corps de la création CoBrA. L’important est de s’exprimer librement
à travers les couleurs, les matières, les techniques et les mots.
Peu importe si l’on est peintre, photographe, architecte, poète,
etc. L’important est de s’exprimer librement. Les CoBrA inversent
les rôles : les peintres écrivent, les écrivains peignent, les
peintres photographient, etc. Les tableaux du groupe CoBrA donnent
vie à des personnages parfois proches de l’art primitif.
Ils inventent aussi des créatures et des bestioles inspirées par
les dessins d’enfants ou des aliénés
mentaux. Ce bestiaire est également emprunt de Contes
et de Fables traditionnelles nordiques. Durant trois années, ils
travaillent de manière intensive, seuls ou à plusieurs (œuvres
à quatre mains). Le dialogue et la communication sont essentiels
à la bonne réalisation de l’entreprise CoBrA. Le nombre des participants
grandissant, il est important de rappeler et de remettre en question
régulièrement les motivations et les désirs fondateurs. Une correspondance
très abondante sera échangée entre les principaux membres organisateurs
de CoBrA. Ils organisent aussi des ateliers (10 rue de
la Paille à Bruxelles), des réunions-débat (les samedis
d’Atlan à Paris), des expositions regroupant
des artistes internationaux et publient des fascicules et des
revues.
CoBrA et l'édition
Malgré la grande pauvreté et le manque de moyens, ils impriment
de nombreuses revues (CoBrA, le Petit CoBrA, Le Tout Petit CoBrA,
la Bibliothèque CoBrA) pour véhiculer leurs idées, leurs visions,
et leurs réflexions sur l’art et sur le Monde. La revue
CoBrA est tour à tour coordonnée par les différents pays
partenaires. Cette revue reflète le caractère complexe, riche
et international du mouvement. Dans tous les numéros de la revue,
on peut lire des articles, des poèmes, des essais philosophiques
et esthétiques, et l’on trouve des photographies et des reproductions
d’œuvres de nombreux artistes expérimentaux.
La fin de CoBrA..un nouveau départ
Comme l’a exprimé C. Dotremont, CoBrA a été « le marché commun
de la misère et de l’exubérance ». Le dénuement, les maladies
et les querelles mettent fin au groupe le 6 novembre 1951
avec la dernière Exposition internationale d’Art expérimental
qui a lieu aux Musées des Beaux-arts de Liège.
Cette dernière exposition n’a déjà plus grand chose à voir avec
l’esprit CoBrA d’origine, écartant les écrivains et invitant de
nouveaux peintres aux préoccupations et aux horizons divers, mais
elle permet une fois encore de regrouper des artistes internationaux
de talent qui souhaitent bousculer la vision d’un art encore très
institutionnel. Certains artistes de CoBrA continueront à faire
vivre l’état d’esprit du mouvement après sa dissolution.
Ils continuent à créer des œuvres à « quatre mains »,
comme, entre autres, Corneille et
C. Dotremont (« Oiseau paradis terrestre rêvé
réel », 1972),
J. Noiret et S. Vandercam («
Dans l’odeur du pain frais au matin… », 1983), P. Alechinsky
et K. Appel (« Femme-elle », 1977), C.
Dotremont et
K. Appel (« Ecriture noire mêlée de couleurs
sur blancheur », 1977), ou encore Hugo Claus
et S. Vandercam (« Le radeau de la méduse »,
1964).
CoBrA aura été une expérience
complexe et ambitieuse, riche en expérimentations et en inventions
(« logogrammes »,
« œuvres à quatre mains », bestiaire fantastique, etc.). Le mouvement
n’a duré que 3 années, mais ce groupe de jeunes artistes engagés
a laissé une forte emprunte dans l’Histoire de l’Art, et leurs
idées inspirent encore aujourd’hui de nombreux artistes et collectifs
d’artistes. Des expositions et des rétrospectives ont régulièrement
lieus à travers le monde pour célébrer l’anniversaire de la naissance
du mouvement. De très nombreux livres, catalogues et de magazines
analysant, racontant et célébrant les artistes CoBrA et leurs
accomplissements ont été publiés jusqu’à aujourd’hui. Comme le
disait encore Corneille l’année passée au cours
des célébrations des 60 ans de CoBrA à Bruxelles,
« CoBrA, c’était un vrai casse-tête ». CoBrA a été plus qu’un
mouvement ou un collectif d’artistes. C’était un état d’esprit
et un mode de vie. Michel Ragon écrira à ce sujet
: « CoBrA est moins une tendance qu’une occasion de rencontres
heureuses. ».
N. Delamotte-Legrand